Par  Le Potentiel

40 ans déjà ! 40 ans depuis que les soldats au service de la dictature ont tiré à bout portant sur des étudiants de l’Université Lovanium, pourtant aux mains nues, qui revendiquaient le droit à la parole et à la bonne gouvernance. Déjà !

Tout a commencé la veille, mardi 3 juin. Pendant toute la journée, les concertations se sont multipliées sur le campus au sein du comité de crise de l’Association Générale des Etudiants de l’Université Lovanium (AGEL, dirigée par François Kandolo). Après d’âpres conciliabules, le consensus s’est dégagé pour une marche de protestation contre les positions du régime Mobutu à l’égard de la réforme de l’université. Rappelons que déjà en 1967, deux ans seulement après la prise de pouvoir par le colonel Joseph Mobutu, une première fronde estudiantine s’est manifestée, conduite par le « gouvernement » de Mathias Nzanda-Bwana, mais elle a été vite maîtrisée, l’armée ayant envahi le campus par mesures d’intimidation.

A l’époque, les revendications des étudiants se résumaient à peu près à ceci : décolonisation de l’Université Catholique Lovanium (« Louvain » en latin) par rapport à la métropole belge, africanisation des cadres, adaptation des contenus d’enseignement, et co-gestion avec les représentants des étudiants. Etant donné la résistance des autorités académiques de Lovanium, les comités des Etudiants (soutenus plus ou moins ouvertement par certains professeurs « de gauche ») se sont référés au gouvernement pour arbitrage, avec l’illusion d’avoir d’avance gain de cause, étant donné l’état de grâce entre le régime Mobutu et les étudiants au lendemain du coup d’Etat.

Or, le régime de Mobutu a commencé à tergiverser et les contacts ont été rompus sur ce sujet entre 1967 et 1969.

A la suite des dissensions et des crises internes au sein de l’AGEL (révocation du « gouvernement »Ngankwe jugé pusillanime, mise en place du « gouvernement » Tshimpumpu de transition et de réconciliation à tendance « centriste » et catholique), le cahier de charges est resté sous le boisseau. C’est le « gouvernement » Kandolo ancré plus à gauche qui remettra sur table des négociations. En vain ! D’où la colère des étudiants, et la décision de la marche.

Ce même mardi 3 juin 1969, dans la soirée, comme en guise de veillée d’armes et de mobilisation, la troupe « Théâtre des 4 comédiens » joue « Antigone » d’Anouilh dans la Salle des promotions. Au casting : Tambwe Mushapata dans le rôle du roi Créon, Yoka Lye dans celui du prince Hémon et Marie-Françoise Alevuku comme Antigone. Spectacle prémonitoire puisqu’il relate l’épreuve de force entre Antigone et le roi Créon ! Antigone affronte t Créon parce que ce dernier a choisi de punir l’un de ses frères morts au combat fratricide, Etéocle, à ne pas être enseveli selon les rites des morts parce qu’il aurait combattu traîtreusement son frère Polynice. D’escalade en escalade, l’épreuve de force finira mal pour Antigone, puisque le roi Créon décrétera sa condamnation à mort !

Voilà dans quel état d’esprit les étudiants de l’Université catholique de Lovanium, surchauffés à blanc, sont descendus en pleine ville pour crier leur colère contre le régime de Mobutu.

Mercredi 4juin 1969. Les étudiants se repartissent en groupes distincts : l’un pour la gare centrale, l’autre en pleine cité à Matonge, quitte à faire jonction vers le siège du gouvernement. Un peu naïvement, ce mouvement comptait sur l’adhésion populaire pour faire boule de neige et déstabiliser le régime.

Or, non seulement l’adhésion des populations, peu informées, n’a pas eu lieu, mais une armada surarmée s’est déployée à travers la ville.

Au Rond-point Victoire où notre groupe est arrivé, le face-à-face a été terrible, entre d’une part des étudiants en colère, et d’autre part des soldats menaçants et peu préparés à ce genre d’émeutes. Et l’irréparable arriva ! Après quelques coups de semonce par gaz lacrymogènes, les soldats ont tiré a bout portant. Débandade. Morts abandonnés sur le trottoir. Blessés pantelant à même le sol. Traque des fuyards. Grand deuil dans le pays.

L’on ne saura jamais le nombre de morts… Le soir, à la télévision nationale, le « chantre de la révolution » et éditorialiste assermenté, Mavungu Malanda, en écho au puissant Ministre de l’Intérieur de l’époque, dissertera longuement, au cours d’une « carte blanche » spéciale, contre des « étudiants cancres, armés de cocktails-molotov et manipulés par des extrémistes maoïstes ».

Le silence de chape et le tabou se sont imposés à la tragédie jusqu’en 1971.

4 juin 1971. Dans la clandestinité la plus totale un groupe d’étudiants meneurs décident les termes de la commémoration du 2e anniversaire : ils dérobent un cercueil de la morgue des cliniques universitaires, persuadent le curé (belge) de la paroisse d’organiser une messe solennelle d’actions de grâces et préparent une sépulture symbolique, en plein centre du campus, afin de parachever le rite du deuil. La manifestation tournera court, l’armée fera irruption, brutalisera les étudiants présents sur le campus et le président Mobutu décidera la fermeture de l’Université, et l’enrôlement forcé de tous les étudiants dans l’armée, y compris ceux de Lubumbashi qui se sont aussi soulevés par solidarité. Quant aux meneurs identifiés, ils sont arrêtés, et remis au parquet. Ainsi donc Tshinkwela dit « Mao », Kinkela, Pondja, Yangu, Sondji, Kabuya Lumuna, Mulumba, Tshibalabala, Yanda, etc. ont été appréhendés, condamnés et mis au secret dans la prison de Luzumu.

1990, campus de Lubumbashi : l’histoire bégaie. L’armée envahit nuitamment le campus et, au cours d’une opération barbare, traque et brutalise des étudiants opposants. Ce sera un des chants de cygne du régime Mobutu. S’agissant des victimes de Lovanium, il faudra attendre 20 ans après, lors de la Conférence Nationale Souveraine, pour sortir du tabou, en savoir un peu plus sur le nombre des morts (une quinzaine) et sur l’emplacement probable de leur fosse commune (cimetière de la Gombe ?). Il faudra attendre également vers le milieu des années 2000 pour voir un gouvernement de la ville ériger une place en l’honneur des victimes du 4 juin 1969 (Rond-point Yolo médical).

Quelles leçons tirer de cette tragédie ? D’abord duplicité d’un régime brutal néo-colonisé, à double langage ; mais en revanche utopies d’une jeunesse rêvant de transformer le monde à coups de bons sentiments « révolutionnaires ». N’oublions pas que juin 1969 se trouve dans la tourmente des événements de mai 68 en France et aux Etats-Unis, avec l’explosion du « Baby Boom », la guerre froide, la sale guerre du Vietnam, des Hippies, le courant psychédélique ( « faites l’amour et pas la guerre »), et des philosophes anarcho-libertaires comme Ivan Illich (« le chômage créateur ») ou Althusser.

Quant aux revendications sur la co-gestion des universités, on remarquera qu’elles se démarquent dans leur profondeur et leur sérieux, des réflexes « alimentaires » et barbares d’une bonne partie des étudiants actuels. L’autre leçon à tirer a été le démantèlement et la délocalisation en catastrophe des facultés universitaires, dont les plus « turbulentes » se sont vu éloigner de Kinshasa, avec comme conséquence la centralisation en une Université Nationale du Zaïre, un mastodonte ingérable qui a traîné ses séquelles jusqu’aujourd’hui, malgré des nombreuses réformes intervenues entretemps, y compris les Etats généraux de 1996, en collaboration avec l’Unesco.

La dernière leçon à retenir, est le devoir de mémoire. Mandela disait de l’Apartheid qu’il fallait pardonner, mais ne pas oublier. Et Koffi Annan d’ajouter qu’oublier nos « martyrs », c’est les enterrer deux fois. Ce qui est un crime lèse-histoire.

40 ans après les massacres des étudiants de l’Université de Lovanium, l’histoire et la démocratie bégaient. Un peu comme Antigone revendiquant la libération de l’espace démocratique et le droit à la parole, les étudiants sacrifiés crient encore dans la nuit de l’histoire pour que le deuil enfin se fasse en leur honneur et qu’ils soient réhabilités selon les rites funéraires dignes, et selon une reconnaissance qui les érige aussi en héros, avec des monuments conséquents.

Yoka Lye